- L’absence de lignes directrices détaillées et uniformes freine la planification et l’investissement des entreprises.
- La normalisation des données produit reste insuffisante pour un échange harmonisé entre systèmes.
- Le DPP exige une collaboration interfonctionnelle et une gestion rigoureuse des données en amont dans la chaîne d’approvisionnement.
- Les coûts initiaux liés à la préparation des données pénalisent particulièrement les petites et moyennes entreprises.
Comparaison des études menées par l'IW-Cologne, le DIN/DKE et KPMG
Dans un entretien en tête-à-tête avec Anja Van Bocxlaer, Jan Büchel, de l’Institut économique allemand, explique pourquoi, malgré la confirmation de l’introduction du passeport numérique des produits, les entreprises ne s’y préparent pas encore à grande échelle. S'appuyant sur l'étude de l'IW intitulée « Digital Product Passport : Ready to Go ? » — publiée conjointement avec le Dr Adriana Neligan —, il s'exprime sans détours sur les réglementations en cours d'élaboration, les structures de données inadéquates, les barrières d'investissement élevées et l'attitude attentiste de nombreuses entreprises.
Lorsqu’on lui demande si l’Europe a les moyens de se doter du PPD, il répond néanmoins : « Nous devrions nous le permettre. » Compte tenu de la rareté des matières premières, de la fragilité des chaînes d’approvisionnement et des conflits géopolitiques, une économie plus circulaire revêt une importance croissante.
À propos de l’auteur
Jan Büchel est économiste spécialisé dans l’intelligence artificielle et l’économie des données à l’Institut de recherche économique de Cologne (IfK). Depuis 2020, ses recherches dans cet institut portent notamment sur la numérisation, l’économie des données, le partage des données et l’IA. Il est membre du pôle de recherche « Numérisation et changement climatique », au sein duquel il étudie en particulier l’intersection entre la transformation numérique et la transition écologique. En collaboration avec Adriana Neligan, il a publié en 2025 la note de synthèse de l’IW intitulée « Passeport numérique des produits : prêt à être mis en œuvre ? ».
Incertitudes
Bien que le cadre réglementaire soit désormais nettement plus concret, les exigences détaillées définitives pour de nombreux groupes de produits restent à établir. Il est donc difficile pour les entreprises de finaliser leurs plans d’investissements majeurs. De nombreuses entreprises savent désormais qu’à l’avenir, elles devront collecter, traiter et mettre à disposition des données détaillées sur les produits tout au long de la chaîne d’approvisionnement, mais seule une fraction d’entre elles a déjà lancé des projets concrets.
« Les entreprises et leurs dirigeants savent que le DPP existe et qu’il va entrer en vigueur, mais ils ne prennent pas encore de mesures à grande échelle », explique M. Büchel. Pour cet économiste spécialisé dans l’intelligence artificielle et l’économie des données, cette réticence ne s’explique pas par un manque d’intérêt. Elle résulte plutôt de plusieurs incertitudes qui se renforcent mutuellement.
La réglementation est en place, mais les exigences spécifiques détaillées ne le sont pas encore
La première raison réside dans la structure de la réglementation européenne. Le DPP a été adopté en tant qu’instrument, mais les exigences spécifiques sont définies progressivement pour chaque groupe de produits.
« D’un point de vue réglementaire, il n’a pas encore été définitivement établi à quelles exigences un DPP doit répondre ni comment il doit être mis en œuvre sur le plan technique », explique M. Büchel.
En conséquence, bien que les entreprises sachent qu’elles pourraient être concernées, elles ignorent souvent quelles données elles doivent collecter, avec quel niveau de détail, comment elles doivent les structurer, ou quelle architecture technique elles doivent utiliser pour les rendre accessibles. C’est précisément ce manque de précision qui empêche les entreprises d’allouer des budgets plus importants ou de s’engager dès le début sur une solution technique spécifique.
Selon lui, cela explique également pourquoi les résultats de l’étude de l’IW restent d’actualité malgré leur ancienneté. Tant qu’il n’existera pas d’exigences détaillées, contraignantes et techniquement réalisables pour de nombreux groupes de produits, la situation de fond restera similaire : les entreprises suivent l’évolution du sujet mais évitent les investissements qui pourraient s’avérer incompatibles par la suite.
Cette réticence n’est pas automatiquement surmontée par le nombre croissant de plateformes, de salles de données et de fournisseurs de DPP. Les entreprises sont également confrontées à la question de savoir s’il faut développer leur propre solution, étendre les systèmes existants ou faire appel à un prestataire externe. Tant que les modèles de données, les interfaces et les exigences d’interopérabilité ne seront pas pleinement établis, cette décision restera également semée d’embûches.
Note de la rédaction : le projet CIRPASS II propose des repères pour s’y retrouver dans la jungle des fournisseurs de plateformes.
Le DPP en concurrence avec d’autres investissements
Büchel qualifie l’enquête de l’IW de « retour à la réalité ». D’un point de vue macroéconomique, le passeport numérique des produits présente de solides arguments en sa faveur. Il pourrait favoriser une économie circulaire, améliorer la disponibilité des matières premières secondaires, rendre les chaînes d’approvisionnement plus transparentes et soutenir de nouveaux modèles économiques.
Au niveau d’une entreprise individuelle, cependant, la situation est différente.
« Cela implique des coûts et des investissements pour des entreprises déjà sous pression en raison d’autres crises dans le contexte économique actuel », explique M. Büchel. Les entreprises ne devraient pas seulement se procurer des logiciels. Elles auraient besoin de ressources en personnel, devraient définir les responsabilités, nettoyer les ensembles de données, intégrer les fournisseurs et interconnecter les systèmes informatiques existants.
Sa conclusion : « Les entreprises accordent peut-être la priorité à d’autres aspects pour l’instant, même si elles ont déjà le DPP en tête. »
Se lancer peut s’avérer particulièrement difficile pour les petites et moyennes entreprises. Les grandes entreprises disposent le plus souvent de bases de données produits centralisées, de services informatiques spécialisés et de processus définis pour l’échange de données. Dans les petites entreprises, en revanche, les informations pertinentes sont souvent dispersées entre divers systèmes ERP, des feuilles de calcul, des documents, voire les connaissances tacites de certains collaborateurs.
M. Büchel souligne donc que, si le DPP peut se justifier d’un point de vue macroéconomique, il représente dans un premier temps une charge importante au niveau de l’entreprise.
Le véritable travail commence avant le passeport produit
Une autre raison expliquant la lenteur de la mise en œuvre est que le DPP ne commence pas par l’application d’un code QR. Avant qu’un lien vers des données puisse être associé à un produit, les informations sous-jacentes doivent être disponibles, structurées et fiables.
Les entreprises situées au cœur d’une chaîne d’approvisionnement doivent d’abord obtenir les données auprès de leurs fournisseurs. Elles doivent ensuite stocker et traiter ces informations, puis les relier à leurs propres données de production.
M. Büchel décrit très précisément la séquence nécessaire : les données doivent être « stockées de manière exhaustive », puis « traitées de façon structurée », reliées de manière pertinente aux données de production propres à l’entreprise, et enfin utilisées de manière ciblée. Ce n’est qu’alors qu’une entreprise peut générer un passeport produit qui fournisse réellement une description complète d’un produit spécifique.
Le défi ne réside donc pas uniquement dans le DPP lui-même. Il met plutôt en évidence les progrès déjà réalisés par les entreprises en matière de gestion des données produit, de normalisation et de partage des données.
Cela devient particulièrement complexe pour les produits comportant de nombreux composants. Une fenêtre, par exemple, peut contenir du verre, du bois ou du plastique, ainsi que des revêtements, des joints, des ferrures et d’autres matériaux. Pour créer un DPP complet, les informations nécessaires issues des différentes étapes en amont doivent être regroupées. Si un ensemble de données important fait défaut au début de la chaîne d’approvisionnement, les entreprises en aval ne pourront pas non plus remplir entièrement leurs passeports de produit.
Les avantages économiques ne sont pas encore suffisamment concrets
Le DPP est souvent justifié par des arguments de transparence, de durabilité et d’économie circulaire. Ces objectifs sont pertinents pour les entreprises. Cependant, ils ne conduisent pas automatiquement à la mise à disposition de fonds d’investissement à court terme.
« Dès que les entreprises prennent conscience des avantages financiers que peuvent leur apporter les DPP, leur attitude vis-à-vis de ce concept change », explique M. Büchel.
Ces avantages pourraient provenir d’une baisse des coûts des matériaux, d’une meilleure disponibilité des matériaux, de processus de réparation plus efficaces ou de nouveaux modèles économiques basés sur les services. Les fabricants pourraient assurer le suivi des produits plus longtemps, analyser les données de maintenance, organiser les reprises et réutiliser les matériaux en fin de cycle de vie.
Cependant, bon nombre de ces avantages relèvent encore de scénarios futurs. En revanche, les coûts liés à la préparation des données, à l’intégration informatique et au personnel sont engagés dès la phase préparatoire. Ce décalage temporel contribue à ce que les entreprises considèrent initialement le DPP comme un projet de mise en conformité plutôt que comme un projet d’innovation économique.
Pourquoi le DPP reste important
La conclusion de M. Büchel est la suivante : « Nous devrions investir dans le DPP. » Le DPP peut accroître la transparence dans les chaînes d’approvisionnement, permettre la traçabilité et jeter les bases d’une utilisation plus longue des produits et d’un recyclage plus ciblé des matériaux. En outre, il anticipe un « effet d’entraînement sur la numérisation et le partage des données » dont les entreprises pourraient tirer parti bien au-delà du simple respect des exigences réglementaires.
Pour M. Büchel, le lien entre l’économie circulaire et la résilience économique est particulièrement important. « Les passeports numériques des produits rendent possible l’économie circulaire », affirme-t-il. Compte tenu de la rareté des matières premières, de la fragilité des chaînes d’approvisionnement et des conflits géopolitiques, une approche plus circulaire de l’économie revêt une importance croissante.
Il estime néanmoins qu’il ne faut pas sous-estimer les investissements nécessaires. Le facteur clé sera de savoir si les entreprises parviendront à démontrer les avantages à long terme. Une meilleure disponibilité des matériaux, des processus plus efficaces, des données supplémentaires sur les produits et de nouveaux modèles économiques pourraient compenser les coûts initiaux à long terme. Le DPP n’est donc pas seulement une nouvelle obligation, mais pourrait également servir de catalyseur à la numérisation et à la croissance.
L’enquête de l’IW montre le point de départ
Le rapport succinct de l’IW rédigé par Jan Büchel et Adriana Neligan, publié en avril 2025, s’appuie sur une enquête menée à l’automne 2024 auprès de 1 078 entreprises. L’étude ne fournit donc pas un aperçu actualisé de l’année 2026. Elle documente toutefois un point de départ important avant la phase de mise en œuvre plus concrète.
À cette époque, seules 4 % des entreprises interrogées avaient déjà pris des mesures pour se préparer au DPP. 11 % supplémentaires prévoyaient de se pencher sur la question. Dix-sept pour cent avaient connaissance du DPP mais n’avaient pas l’intention de prendre des mesures, ni à court terme ni à long terme. Au total, deux tiers des entreprises ignoraient l’existence du DPP ou ne le considéraient pas comme pertinent pour leur propre modèle économique. (Institut de l’économie allemande, IW)
L’infrastructure de données était également limitée. Environ la moitié des entreprises fournissaient des données numériques sur les produits à leurs partenaires, clients ou fournisseurs. Seules 18 % transmettaient ces données dans un format standardisé. Parmi les entreprises comptant moins de 50 salariés, la part de fourniture de données standardisées s’élevait à 17 %, tandis que parmi celles comptant plus de 250 salariés, elle atteignait 39 %. (Institut de l’économie allemande, IW)
Cette enquête plus ancienne ne doit donc pas être citée pour suggérer que seules 4 % des entreprises sont prêtes aujourd’hui. Elle peut plutôt servir de mesure de référence initiale : au début de la mise en œuvre de la réglementation, il n’existait ni prise de conscience généralisée ni maturité en matière de données.
Le DIN et le DKE continuent de constater un besoin important d’accompagnement
Le 14e rapport du Panel allemand de normalisation, publié en juin 2026, montre que davantage d’entreprises ont désormais pris des mesures concrètes. Sur les 1 092 entreprises et organisations interrogées, 201 avaient entamé la mise en œuvre. Cela correspond à un peu moins d’un cinquième.
Dans le même temps, de nombreux répondants ont continué à souligner la nécessité de clarifications concernant les normes, les structures de données et les cadres organisationnels. Ils ont cité comme conditions préalables essentielles des exigences uniformes, des systèmes interopérables, ainsi que des formats de données et des interfaces communs. Seuls environ 11 % participaient déjà activement à des comités de normalisation liés au DPP. (VDE)
Ces chiffres ne doivent pas être interprétés comme un prolongement direct de l’enquête de l’IW. Le Panel de normalisation a interrogé des entreprises et des organisations issues de l’industrie, du bâtiment, de l’électrotechnique, des services et d’autres secteurs. De plus, la question relative aux mesures concrètes déjà prises diffère de la catégorisation utilisée par le Panel « Avenir » de l’IW.
Néanmoins, le Panel de normalisation confirme l’évaluation de Büchel : la mise en œuvre s’accélère mais reste concentrée dans un segment restreint de l’économie. L’absence de normes et le manque de clarté quant aux voies d’intégration continuent de constituer des obstacles majeurs.
KPMG décrit une approche prudente et attentiste
L’enquête européenne de KPMG complète ce tableau en incluant des entreprises issues de secteurs touchés particulièrement tôt. Entre septembre et décembre 2025, plus de 70 organisations issues de 13 pays européens ont été interrogées. Quarante-six pour cent des participants étaient des entreprises comptant au moins 1 000 salariés, et 44 % provenaient de l’industrie textile et de l’habillement. L’échantillon présente donc une composition très différente de celle du panel allemand « IW Future » et n’est pas directement comparable à celui-ci. (KPMG Assets)
Le niveau de sensibilisation était très élevé au sein de ce groupe : 97 % avaient entendu parler du DPP. Néanmoins, seuls 33 % ont déclaré avoir une bonne compréhension des exigences spécifiques et des répercussions sur leur propre entreprise. 58 % ont jugé leur compréhension modérée. (KPMG Assets)
La préparation opérationnelle restait également limitée. 19 % se disaient bien préparés. 53 % avaient pris des premières mesures, mais ne disposaient pas encore d’une feuille de route complète et transversale soutenue par la direction générale. 16 % prévoyaient de se lancer prochainement, et 12 % n’avaient pas encore entamé de discussions au niveau de la direction.
KPMG décrit cette tendance comme une approche rationnelle consistant à « attendre et se préparer » : les entreprises posent les bases dans des domaines spécifiques, mais évitent de prendre des décisions d’investissement majeures tant que les exigences clés ne sont pas résolues.
Les activités spécifiques révèlent les domaines dans lesquels les entreprises agissent déjà. 47 % travaillaient sur les données fournisseurs, 39 % évaluaient ou modernisaient leurs systèmes informatiques, 35 % avaient désigné un responsable et 26 % menaient des projets pilotes. Dans le même temps, 23 % n’avaient encore entrepris aucun travail. 61 % n’avaient pas encore décidé s’ils allaient développer une solution DPP en interne ou en acheter une.
Les participants ont cité l’obtention de données issues de la chaîne d’approvisionnement (31 %) et la compréhension des exigences techniques (25 %) comme principaux obstacles. Venaient ensuite les limitations technologiques et la coordination interfonctionnelle (14 % chacune), ainsi que les contraintes budgétaires (11 %).
Trois études, une tendance commune
Premièrement, il manque des lignes directrices concrètes. Les entreprises souhaitent savoir quelles données, quels identifiants, quelles interfaces et quelle documentation deviendront obligatoires pour leur groupe de produits.
Deuxièmement, les données normalisées font défaut. Bien que de nombreuses entreprises stockent des informations sous forme numérique, elles ne sont pas encore en mesure de les échanger entre différents systèmes dans un format lisible par machine.
Troisièmement, le défi commence au niveau des fournisseurs. Une entreprise ne peut fournir un DPP complet que si les données nécessaires provenant des étapes en amont de la chaîne d’approvisionnement sont disponibles.
Quatrièmement, les responsabilités internes sont souvent floues. Les services chargés du développement durable, de l’informatique, des achats, du développement de produits, de la conformité et de la production doivent travailler ensemble. Le DPP ne peut pas être attribué de manière permanente à un seul service.
Cinquièmement, les opportunités à long terme sont contrebalancées par des coûts à court terme. Cela affecte particulièrement les petites et moyennes entreprises.
Sixièmement, l’intérêt commercial concret n’est pas encore évident partout. Tant que les entreprises considéreront le DPP avant tout comme une obligation réglementaire, sa priorité restera inférieure à celle des investissements directement liés au chiffre d’affaires ou à la production.
Cette attitude attentiste est compréhensible, mais l’inaction totale reste risquée
L’attitude attentiste de nombreuses entreprises n’est donc pas nécessairement l’expression d’un rejet fondamental. Dans de nombreux cas, il s’agit d’une réaction face à des détails réglementaires non résolus et au risque d’investissements malavisés.
Dans le même temps, cependant, les études montrent que les entreprises n’ont pas à attendre chaque spécification technique. Il est déjà possible d’identifier les groupes de produits et les sources de données, de définir les responsabilités internes, d’examiner les systèmes existants et de contacter les fournisseurs. De petits projets pilotes sont également envisageables sans s’engager dès le début sur une plateforme DPP définitive.
La distinction essentielle ne réside donc pas seulement entre les entreprises préparées et celles qui ne le sont pas. Elle se situe entre les entreprises qui mettent déjà de l’ordre dans leurs bases et celles qui ne commenceront à agir qu’une fois que les obligations spécifiques entreront en vigueur.
Ou, comme le dit M. Büchel : de nombreuses entreprises pourraient d’ores et déjà satisfaire aux exigences en matière de données « afin de pouvoir mettre en œuvre la DPP rapidement et facilement par la suite ».
Sources
https://www.iwkoeln.de/studien/jan-buechel-adriana-neligan-digitaler-produktpass-ready-to-go.html
https://www.vde.com/en/press/press-releases/survey-of-companies-din-dke-digital-product-passport